
Dans le hall d'entrée de l'immeuble de notre appartement, nous avons le bonheur d'avoir des reproductions des oeuvres de Mark Rothko (1903 - 1970), le plasticien du
Colorfield Painting qui figure dans le TOP 10 de mes artistes préférés.
Un jour que nous rentrions des courses avec Lui, j'ai attiré son regard sur les "champs colorés" de Rothko et lui ai parlé de mon admiration sans limites pour ce célèbre
peintre américain. Lui a haussé les épaules et a commenté distraitement : "Bah, de toute façon, n'importe qui peut faire ça ! Même un chimpanzé ! Tu te rappelles l'histoire de
ce chimpanzé qui... ?". Oui, je me rappelle l'histoire du chimpanzé Congo qui a appris à peindre avec son maître Desmond Morris dans les années 50 : Picasso et Miró avaient même
suspendu ses gribouillis sur les murs de leur atelier.
Tout chimpanzé qu'il
soit, on peut dire que Congo avait une bonne maîtrise de la composition et des couleurs...
Je n'aurais pas fait
mieux... Mais ce qui me dérange, c'est la forte connotation expressionnisme abstrait et action painting ! Et comme par hasard, Desmond Morris était anglo-saxon et Congo a "explosé" dans les
années 50... On sent la main de l'homme là-derrière, je vous le dis !
Je ne veux pas polémiquer sur les pseudo-créations d'un singe savant, dressé probablement pendant des années à la manière d'une otarie de cirque qui sait applaudir avec ses pattes
antérieures, mais la remarque de Lui m'a fait penser au conte coréen que voici :

Dragon bleu dragon jaune
Il était une fois, dans une lointaine contrée répondant au Pays du Matin Calme, un empereur qui souhaitait organiser des festivités pour le 20e anniversaire de son
couronnement. Afin de marquer l'événement, il décida de refaire la déco de son palais et fit appel à Valérie Damidot un artiste renommé
tout vieux et tout cabossé à qui il demanda de peindre un dragon bleu et un dragon jaune. Le vieux sage ne s'exprimant pas sur n'importe quel support-surface, exigea le plus
beau paravent qui puisse se trouver dans toute la Corée et dans la plus belle étoffe de soie des meilleurs vers à soie qui soient.
L'empereur donna ses ordres et le vieux peintre retourna dans sa grotte, car oui, j'ai oublié de vous dire qu'il habitait dans la montagne et qu'il était même ermite sur les bords. Des années
passèrent et enfin, le matos fut prêt. L'empereur envoya alors chercher le vieil homme, mais celui-ci lui répondit : "je n'ai pas fini et je suis à la bourre", "J'ai un problème de connexion
avec Canal Satellite", "Passe-me chercher plus tard, tu veux bien ?".
A bout de patience - parce qu'à la longue et à force d'attendre, il allait bientôt fêter son 30e anniversaire de couronnement, l'empereur ! Et puis, d'abord, c'est qui le chef,
ici, crévindiou ? - l'empereur ordonna que l'on amenât le peintre de gré ou de force au palais. Arrivé devant la toile, le petit vieux prit une profonde inspiration et
traça un trait jaune et un trait bleu d'un seul geste !
C'est tout ?
Ben oui...
Deux traits.
Au-revoir, M'sieur Dame !
L'empereur, qui risqua de s'étouffer de rage et on le
comprend, l'envoya direct en prison. Toutes les nuits, cependant, il fit des cauchemars où il voyait les traits se transformer en dragons souples et majestueux à la
D-War luttant et
s'affrontant dans des étincelles de feu. Il décida alors de se rendre à la grotte du peintre et découvrit, ému et émerveillé, une série de milliers de dragons bleus et jaunes
représentés sur les murs de la caverne. Minutieusement esquissés dans tous leurs détails au départ, les dessins des dragons se simplifiaient de plus en plus, jusqu'à aboutir à leur
essence-même sous forme de deux coups de pinceau, l'un bleu et l'autre jaune.
L'empereur comprit alors toute la splendeur de la création du peintre, le libéra aussitôt et ils se marièrent et eurent
beaucoup d'enfants. Euuuh non, peut-être pas... (pour la version originale, cliquez ici).
Attention, même si son tableau s'appelle "Yellow and Blue" Mark Rothko n'a pas peint un dragon bleu et un dragon jaune ! Il faut plutôt rechercher son inspiration du côté de la
mythologie grecque et la "Naissance de la Tragédie" de Nietzsche. Cependant, ce conte coréen illustre d'une très belle manière la subtilité de la recherche artistique, la maîtrise de la
gestuelle, le pouvoir de la création qui amène le spectateur à se questionner sur sa propre sensibilité et la perception de ce qui est proposé à son regard.
Alors, cessons de proclamer que "c'est nul, un enfant de 5 ans dessine mieux que ça !", laissons les chimpanzés vaquer à leurs occupations simiesques et ouvrons-nous à la
véritable beauté, sous son état invisible, que les maîtres de l'art nous donnent à contempler.
Conseil du coach : "La soif signifie que l'organisme est déjà déshydraté. Habitue-toi à
boire souvent, même quand tu n'as pas soif".